24/08/2011

2.2 Le manque de clarté du français / André Martinet (Sorbonne)

Martinet André, Le français sans fard, PUF, 1969

 

(p.61) (…) on dit du français, depuis plus de deux siècles, qu'il est une langue claire. Du point de vue de la structure même de la langue, la chose n'a aucun sens : dans cette langue du calembour, les sources de confusion foisonnent, et l'on ne saurait dire que le français est clair qu'en décré­tant que ce qui n'est pas clair n'est pas français. Ce qui est vrai, c'est que, pendant longtemps, l'idéal de ceux qui uti­lisaient le français a été moins d'exprimer ce qu'ils ressen­taient que d'en faire part à autrui ; le devoir était moins envers soi-même qu'envers la société. Les pensées de ceux qu'on a appelés, en France, les « Philosophes » ont sans doute été moins profondes que celles des philosophes allemands qui leur ont succédé, mais elles ont atteint un vaste public (…). Ce qui était clair, ce n'était pas la langue dont ces « Philosophes » faisaient usage, mais bien les idées qu'ils développaient et la façon dont ils usaient de la langue à cette fin.

D'une façon un peu parallèle, on a pu être tenté de désigner comme de belles langues celles qui ont servi de moyens d'expression à des écrivains et à des poètes qui visaient à la beauté comme nos « Philosophes » visaient à la clarté. Dans l'un et l'autre cas, on aurait tort d'attribuer à la langue ce qui n'est qu'une réussite personnelle à partir de matériaux qui étaient à la disposition de tous. Aucune beauté n'est conférée une fois pour toutes à une langue du fait des œuvres littéraires qui en ont fait usage. La répétition de ce qui est beau aboutit au cliché. C'est l'œuvre qui est belle en son unicité, ce n'est pas la langue.

 

(p.83) (…) pour tous ceux, et leur nombre croît de jour en jour, qui n'auront jamais à faire de thèmes latins, l'apprentissage de la grammaire n'a de sens que parce que, seule, elle permet de « mettre l'orthographe » : comment accorder les participes si l'on ne sait identifier un objet direct ? Les anglophones savent très bien écrire leur langue sans l'aide de la grammaire, parce que lorsque, dans leur langue, la forme écrite du mot change, ce changement va toujours de pair avec une modification dans la prononcia­tion : lorsque play devient plays ou played, la phonie /plei/ devient /pleiz/ ou /pleid/. Ceci rend inutile l'exercice de la dictée. La forme du radical invariable s'apprend par la lecture et les fautes d' « orthographe d'usage » ne sont pas plus fréquentes, à niveau d'instruction égal, chez les anglo­phones que chez les Français. La graphie anglaise est sans pitié pour les étrangers parce qu'elle ne permet pas de (p.84) retrouver la phonie à partir de la graphie : comment celui qui connaît les équivalences read = /ri:d/, sea = /si:/, meal = /mi:l/ peut-il deviner que meadow est /'medou/ et steak /steik/ ? Mais, sans être idéale pour ceux dont l'anglais est la première langue, son acquisition ne réclame pas, semble-t-il, d'exercices spécifiques répétés quotidiennement : pour qui connaît /'medou/ et /steik/, les contextes permettent normalement de les retrouver sous les formes écrites meadow et steak. L'orthographe française ne facilite pas la tâche des étrangers : tout serait plus simple, pour eux, si on pouvait leur dire que le présent de l'indicatif de chanter ne connaît que les trois formes chante, chantons et chantez. Mais la forme écrite, celle avec laquelle ils prennent, en général, contact tout d'abord, permet le plus souvent d'identifier les phonèmes dont se compose le mot. Pour les Français, les variations qui ne correspondent à aucune différence dans la prononciation réclament ce que nous avons appelé un dres­sage, dressage qui doit absorber près du tiers de l'énergie des instituteurs et de leurs élèves.

L'existence, dans leur langue, d'une orthographe gram­maticale représente, pour tous les francophones, un terrible handicap. Si le temps qu'on consacre, souvent en vain, à son acquisition était mis à profit pour autre chose, le Français ne serait peut-être plus le monsieur qui ignore la géographie et qui est si faible en calcul mental. L'appren­tissage de règles aussi dénuées de fondement rationnel dans la langue contemporaine que celle de l'accord des participes passés après l'auxiliaire avoir contribue à entretenir chez lui un certain « juridisme », un goût pour l'abstraction gratuite qui paraît d'autant plus séduisante que ses fonde­ments dans les faits n'apparaissent pas. Il l'éloigné de l'opération abstractive elle-même, passage du concret à l'abstrait par l'application du principe de pertinence, opé­ration qui fonde la science. Ceci nous vaut des mathémati­ciens et des grammairiens, mais peu de physiciens et de vrais linguistes.

19:38 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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