24/08/2011

La grande pauvreté du français (André Martinet (Sorbonne))

Martinet André, Le français sans fard , pp.94-95, 1974

 

Le français, en tant que langue de culture emp1oyée et diffusée par les classes qui sont les dépositaires de cette culture est, dans le sens que nom venons de définir, une langue difficile, Sans doute est-il parlé aujourd'hui par de larges couches prolétariennes et paysannes qui n' ont ni le loisir niles moyens de cultiver chez eux-mêmes des exigences linguiques et d'imposer à leurs enfants des traditions de beau parler qui leur sont étrangères. Mais ce ne serait pas une boutade de dire que le français populair n'est pas vraiment le français. Plus que la plupart des autres langues nationales,le français a été essentiellement la propriété d'une classe degens aisés et cultivés qui ont cherché à fixer la langue lorsqu'ils ne l'ont pas compliquée à loisir, sans, bien entendu, se préoccper des besoins éventuels de masses paysanes généralement patoisantes et d'un prolétariat urbain longtemps margin et toujours méprisé. D'un Anglais qui ne parle pas salangue selon des critères admis dans la bonne société, on pourra dire qu'il ne parle pas l'anglai du Roi, mais qui osera dire qu'il ne sait pas l'anglais? Il est fréquent, au contraire, d'entendre dire d'un Français unilingue qui se fait parfaitement entendre de ses compatriotes, qu'il ne sait pas le français parce qu'en accord avec l'écrasante majorité de ces derniers il emploie des tours traditionnellement classés comme incorrects. S'il y a, comme on le dit depuis près de quarante ans, une crise du français, c'est que l'évolution des moeurs et des techniques tend à éliminer les classes oisives qui assuraient la survie des traditions linguistiques, et à faire de la langue française le bien commun de quelque cinquante millions de personnes trop absorbées par la lutte pour l'existence pour qu'elles puissent, même avec le concours de l'école, intégralement un instrument linguistique mal adapté à leurs besoins.

19:18 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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